Anthony Girard : composer un Tombeau de Ravel en 2025 — entretien
Anthony Girard revient sur la genèse de son Tombeau de Ravel, composé en 2025 : non une pièce originale, mais l'orchestration de la Forlane de Couperin — celle-là même qui servit de modèle à Ravel pour Le Tombeau de Couperin. Un double hommage, à Ravel et à son modèle, où le compositeur prolonge l'art ravélien de l'orchestration. Entretien recueilli par Crescendo / XXI Music.
Entretien avec Anthony Girard autour de son Tombeau de Ravel, recueilli par Crescendo / XXI Music.
Composer un Tombeau de Ravel en 2025, c'est s'inscrire dans la lignée des Tombeaux baroques et de celui que Ravel consacre lui-même à Couperin. Hommage, dialogue critique ?
Ravel affectionnait de composer d'après un modèle ; c'est ainsi qu'il nous a lui-même révélé les similitudes entre Le Dialogue de la Belle et de la Bête et les Gymnopédies de Satie, de Gaspard de la nuit avec Liszt, du final de Daphnis et Chloé avec celui de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, et bien entendu entre le Tombeau de Couperin et… Couperin, toutes partitions où s'estompent les sources, le style de Ravel étant toujours immédiatement reconnaissable.
Mon Tombeau de Ravel s'inscrit dans un propos sensiblement différent de celui du Tombeau de Couperin, car ce n'est pas une composition proprement dite, mais une orchestration, en écho au goût de Ravel pour l'orchestration, de ses propres œuvres comme de celles de ses confrères (Schumann, Chabrier, Moussorgski, Debussy…), un art dans lequel il excelle. Au lieu d'orchestrer une pièce pour piano de Ravel, j'ai choisi la Forlane de Couperin ayant servi de modèle à celle du Tombeau de Couperin, en partant de sa transcription pour piano par Ravel lui-même que j'ai découverte grâce à François Dru, et je l'ai arrangée, non dans le style de Couperin ni celui de Ravel, mais à mi-chemin, en quelque sorte, entre les deux, en respectant rigoureusement la nomenclature du Tombeau de Couperin. Je rends ainsi un double hommage, à Ravel et à son modèle. Par la brièveté de la pièce et sa simplicité, se trouve privilégiée une certaine forme de modestie qui rend hommage aussi, il me semble, à ces deux compositeurs. Un détail pour finir : j'ajoute à cette orchestration une coda de mon cru où l'on perçoit des bribes du thème initial de la Forlane de Ravel : c'est un petit clin d'œil aux amoureux du Tombeau de Couperin, qui s'amuseront à les identifier !
Comment vous placez-vous dans cette filiation qui part de Couperin, à vous, par Ravel ?
C'est un lieu commun d'évoquer les spécificités de l'École française, son goût pour la mesure, la clarté, la couleur, la finesse d'écriture, des singularités qui traversent le temps et relient deux compositeurs tout de même très éloignés. Il est aussi possible de les rapprocher d'une autre manière. De nombreux musiciens, artistes ou poètes, sont attirés par des polarités émotionnelles opposées, comme la tristesse et la joie, et certains parviennent à les faire coïncider. Ce phénomène est très sensible chez Couperin et perceptible, par exemple, dans cette Forlane que Ravel a choisie comme modèle : le tempo, le rythme, la tonalité majeure sont propices à l'expression de la joie, et cependant, par de subtiles inflexions modales, des emprunts ou modulations aux tons relatifs et homonymes, par certaines intonations mélodiques, on perçoit les ombres d'une secrète mélancolie. Cette ambivalence est très perceptible aussi dans la Forlane de Ravel, plus ancrée dans la mélancolie que celle de Couperin, mais qui joue cependant, dès les premières mesures, sur des ambiguïtés majeur-mineur et tonal-modal. Mon Tombeau de Ravel se joue donc « gaiement », selon l'indication en tête de la partition originale, mais il convient de préserver une certaine nonchalance, une tendresse, une fluidité qui favoriseront l'émergence d'un autre registre émotionnel, celui du regret et de la nostalgie.
Aujourd'hui, je perçois cette ambivalence comme une donnée essentielle. La composition musicale est, en ce qui me concerne, une activité créatrice de nature positive, joyeuse, ascensionnelle. Et cependant, les réalités du monde qui nous environne nous orientent de manière inéluctable vers la désillusion. Il faut donc bien parvenir à concilier ces forces antagonistes.
Vous enseignez l'orchestration et Ravel a la réputation d'être l'un des plus grands orchestrateurs de l'histoire. Que représente-t-il pour vous ?
De toute évidence, Ravel est un orchestrateur magistral ! Il excelle aussi bien dans les miniatures, comme celles de Ma mère l'Oye, que dans les œuvres pour un large effectif orchestral. Pour l'enseignement de l'orchestration, Ravel nous offre une multitude de modèles : il suffit de comparer les versions pour piano et pour orchestre d'une même composition, et nous voilà instruits sur la manière de disposer les instruments pour bien différencier les plans sonores, sur l'art de renouveler les timbres en relation avec les contrastes de couleurs harmoniques, sur les notes à ajouter ou à modifier en regard de l'écriture pour piano pour obtenir un orchestre vivant, coloré, évitant toute lourdeur et capable d'éclat et de brillance. L'orchestration ravélienne nous invite aussi à nous interroger sur la notion de style, en regard des libertés qu'il prend dans son travail sur les Tableaux d'une exposition. Et, bien entendu, si Ravel parvient à intégrer les principes académiques d'une orchestration de qualité, fidèle en cela à la tradition, il n'en est pas moins toujours surprenant et novateur par son extraordinaire imagination sonore. Donc, dans mes cours, j'encourage mes élèves à faire l'expérience de l'orchestration « alla Ravel », d'une très haute exigence technique et esthétique. Les élèves commenceront par des pièces relativement simples, comme le Menuet sur le nom de Haydn, et, au terme de leur parcours d'études, prendront le risque d'orchestrer des pages plus ambitieuses, comme Noctuelles ou Scarbo. Parmi mes travaux personnels, il se trouve de nombreuses orchestrations d'œuvres de Ravel, comme les Histoires naturelles, la Sonate posthume (intitulée Ballade, pour violoncelle et orchestre), les Chansons madécasses, et d'autres à venir, des travaux qui découlent de mes seize années d'enseignement de l'orchestration au CNSMDP et au CRR de Paris, des cours où Ravel occupait une place essentielle.
Le Tombeau de Ravel — détails
- Référence : XXI Music 32
- ISMN : 9790803766418
- Effectif : orchestre
- Durée : 3 minutes
- Matériel d'orchestre disponible à la location
- Contact : sales@21-music.be